Dans l'univers de la Tech et du Produit, où la performance se mesure souvent à la réactivité et à la disponibilité constante, la maternité fait encore figure d'exception culturelle. Pour beaucoup de femmes à des postes stratégiques, annoncer une grossesse reste un moment de tension, entre crainte du jugement et peur de perdre pied. Pourtant, dans les faits, cette étape peut agir comme un vrai révélateur de leadership. Trois leaders Produit, Marie-Laure Gama, Aurélie Chauvé et Julie Colin, racontent comment la maternité a transformé leur façon de manager.
"On part du principe qu'on va le payer. Que notre carrière va prendre du retard. Et des discussions que j'ai eues, on pense toutes la même chose". Le constat de Marie-Laure Gama est malheureux, mais il reflète une réalité auquel le Produit n'échappe pas : les grossesses, bien que communément qualifiées d'heureux événements, ne sont pas toujours aussi bien perçues dans le monde de l'entreprise.
Non-dits, retour au travail difficile, culpabilité… Des défis auxquels de nombreuses femmes font face lorsqu'elles ont un enfant. Et dans un secteur qui valorise la disponibilité et la vitesse, annoncer une grossesse quand on occupe un poste stratégique reste un moment redouté. La performance devient une question, dans la tête de celle qui annonce comme dans celle de ceux qui l'entourent.
En réalité, cette inquiétude ne repose sur rien. Ce qu'en racontent Aurélie Chauvé, Julie Colin et Marie-Laure Gama tend même à montrer autre chose. Trois leaders Produit, trois contextes différents (scale-up en pleine croissance, entreprise Tech, cabinet de conseil), mais un témoignage similaire : loin de les ralentir, la parentalité a transformé leur façon de travailler et de diriger… Pour le mieux.
Le défi du retour
En général, le départ en congé maternité se planifie bien. On a la tête dans ses sujets et les pieds dans son équipe, ce qui permet de faire des plans. L'entreprise elle aussi peut se préparer à cette absence attendue… Ou gagnerait à le faire si ce n'est pas le cas. Aujourd'hui Product Leader en freelance (ex Leboncoin et Welcome to the Jungle), Aurélie Chauvé n'a pas été remplacée sur ses deux congés maternité : "Avec le recul, je trouve que ce n'était pas une bonne décision. Sur un poste stratégique en phase de scale, ça peut être compliqué de reprendre les rênes en mode plug and play à l'instant où on revient. On a beau être absente, le train n'a pas ralenti." Ce qui ne facilite pas le retour.
Cette reprise est l'un des plus gros défis auquel font face les mamans : revenir dans un monde professionnel qui a continué sans soi, avec la tête forcément encore un peu ailleurs.
Product Leader à son compte, Julie Colin s'en souvient bien. Quand elle reprend après son congé maternité, la passation se fait très rapidement. Or, "le temps d'atterrir, ça prend du temps. Tu es vraiment dans une autre logique du quotidien, en permanence en train de t'adapter à de nouvelles évolutions tous les mois", se rappelle-t-elle. "Il y a un chamboulement hormonal qui fait qu'on peut être plus sensible pendant plusieurs mois après la naissance, ce qui n'est pas forcément facile à gérer quand on est face à des situations managériales compliquées."
En même temps, le sujet reste largement tabou. "C'est difficile de tout gérer en même temps, mais personne n'a vraiment envie d'en parler. C'est se montrer vulnérable, peut-être donner l'impression qu'on est pas capable de reprendre son poste. Finalement, on replonge très vite dans les sujets et les automatismes reviennent tout aussi vite". Il n'empêche que revenir cinq jours par semaine d'un seul coup, avec une organisation personnelle entièrement chamboulée et un déficit de sommeil chronique, c'est une forme de double charge que l'entreprise n'anticipe presque jamais.
Marie-Laure Gama, elle, s'était préparée à la fatigue. Son médecin lui avait dit : "Vous avez 38 ans, deux enfants. Le retour, ce ne sera pas le même qu'à 33 avec un enfant." En revanche, impossible de se défaire de la pression psychologique. "Dans le conseil, où les clients paient à la journée et attendent des réponses du tac au tac, l'impression d'avoir perdu huit mois sur le digital, qui bouge sans cesse, me faisait peur", avoue celle qui dirige les équipes Business & Strategy de Thiga. Julie Colin tire la conclusion qui s'impose : "Il faut autant préparer le retour de congé maternité que le congé lui-même. Et il faut éduquer tout le monde dans l'entreprise à ça."
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Une nouvelle manière de travailler
Traverser tout ça laisse des traces, mais pas forcément celles qu'on imagine. Car si la maternité complique l'organisation, elle affûte aussi autre chose. Ces trois femmes travaillent différemment depuis qu'elles sont mères. Et ce "différemment", à les écouter, penche plutôt du bon côté.
Une histoire de résilience
Marie-Laure met le doigt dessus avec une franchise désarmante : "Je n'aurais jamais dit, quand je n'avais pas d'enfant, que j'aurais été capable d'animer un atelier toute une journée après avoir dormi cinq heures. Et pourtant je le fais !" Ce que la maternité développe en premier, avant même les compétences managériales, c'est une capacité brute à tenir. "T'as été réveillée dix fois dans la nuit, t'as nettoyé du vomi à deux heures du matin, et à neuf heures, tu es là et tu gères. Derrière, on se sent forcément plus résiliente.", sourit-elle.
La charge cognitive augmente, elle aussi. "Être parent, c'est avoir 15 000 trucs auxquels penser en parallèle. Le cerveau est un peu plus fatigué, mais en même temps, on est capable d'en gérer beaucoup plus." La différence, précise la consultante, c'est l'organisation : avant, tout tenait dans sa tête. Après, tout se note. Pendant ce temps, la capacité à jongler entre des sujets disparates, à prioriser vite, à lâcher ce qui peut attendre, elle, se développe sous la contrainte.
Cette résilience a aussi une dimension émotionnelle. "Maintenant, avant que quelque chose ne me tape sur les nerfs, il se passe du temps ! " Une capacité à absorber la complexité que Marie-Laure Gama relie directement à la maternité, et qui rejaillit sur sa façon de conduire ses missions. Passer ses soirées avec ses enfants, loin des sujets du jour, lui permet de "redescendre" et de prendre de la hauteur sur certains sujets. Et le premier d'entre eux, c'est le rapport au temps.
Le passage à un leadership d'impact
Quand on a des enfants à aller chercher, des créneaux incompressibles dans la journée et une énergie limitée, on ne peut plus se permettre de travailler comme avant… Au risque d'avoir du mal à concilier vie pro et perso. Marie-Laure se souvient d'une mission particulièrement intense : "Je retrouvais ma famille le soir, mais mon téléphone ne me quittait pas. je sentais que j'étais avec eux, mais pas vraiment. Heureusement, j'ai pu bénéficier du soutien de mon conjoint qui a pas mal pris sur lui pendant cette période", confie la consultante, qui considère que le partage de la charge parentale est un facteur clé.
Vie pro, vie perso… Pour réconcilier les deux mondes, il faut savoir se fixer des hard stops. Julie Colin est disponible pour son équipe de 9h30 à 18h. Après, elle va chercher sa fille - quitte à travailler le soir une fois cette dernière couchée. La Leader Produit voit ça comme le passage d'un "leadership de présence à un leadership d'impact". Quand on ne peut plus rester tard au bureau tous les soirs, on est obligé de construire des équipes qui tournent seules. "Mon rôle, c'est de donner une vision claire, des objectifs précis, d'engager mes équipes dans ce sens, d'avoir un 'why' très clair. Et après, qu'ils aient un maximum d'autonomie sur leur scope. Au quotidien, ils peuvent se débrouiller sans moi. Évidemment, la porte reste ouverte si besoin, mais je ne suis pas en travers de leur chemin."
Quand garder la main sur tous les sujets par réflexe ou se rendre disponible en permanence ne tient plus, il devient vital de faire les bons choix - ce qui est exactement ce qu'on demande aux leaders Produit. Aurélie Chauvé se pose systématiquement cette question : "Est-ce qu'on met notre énergie et notre temps sur les bons sujets ?" Avant la maternité, elle ne comptait pas ses heures. "Ce qui n'était pas forcément bon dans la durée", reconnaît-elle.
Très concrètement, Marie-Laure Gama s'est construit une grille mentale pour accompagner ses PM sans leur tenir la main : "Est-ce que tu sais pourquoi tu fais ce que tu fais ? Est-ce que tu as les moyens de le faire ? Est-ce qu'il y a une question à laquelle tu voudrais répondre sans avoir la réponse ? Est-ce que ça se passe bien d'un point de vue humain ?". Si tous les voyants sont au vert, elle s'efface. "Ça me permet de vraiment prioriser par la valeur et de m'investir sur les bons sujets, ceux qui vont faire avancer mon équipe et apporter de la valeur à mon produit".
Quand le management devient plus humain
Derrière cette posture de macromanagement, il y a une conviction que les trois femmes partagent : une équipe qui tourne bien, c'est d'abord une équipe qui se sent bien. Avant la maternité, Marie-Laure mettait "une pression de malade à tout le monde pour être dans l'excellence, et à moi en premier". La maternité l'a poussée vers plus d'accompagnement, plus de compréhension. Aujourd'hui, elle a à cœur que les gens se sentent bien autant qu'ils performent.
Même son de cloche du côté d'Aurélie Chauvé, elle qui a commencé à verbaliser les moments où elle était en baisse d'énergie. "Ça a permis de créer un climat de confiance au niveau de l'équipe, pour que les gens puissent dire 'en ce moment, je ne suis pas au top'." Une transparence qui permet de durer. "Il faut allier la performance avec le bien-être, sinon ça ne tient pas dans le temps."
Bienveillance ne veut pas dire laxisme pour autant - Aurélie est claire là-dessus : "Je ne suis pas là pour dire oui à tout. La bienveillance, oui, et c'est important qu'ils puissent s'éclater sur leurs sujets. Mais il faut aussi qu'ils fassent leur job dans sa totalité, et c'est OK si ça génère de la frustration." C'est son fils qui lui a appris ça, en testant les limites comme tous les enfants. Poser des limites, gérer des frustrations, pour ne pas faire des équipes qui lâchent au premier obstacle. "Le job de Product, c'est plein de choses passionnantes, mais parfois il faut 'manger ses épinards', si je puis dire", s'amuse-t-elle.
Le rôle des entreprises
Il apparaît que la maternité puisse faire de meilleures Leaders Produit… Si tant est que leur entreprise leur laisse cette chance. Or, la réalité n'est pas toujours aussi rose. Si Julie Colin a été promue Head of Product à son retour de congé maternité, le timing, lui, l'a marquée : avant de partir, la promotion semblait imminente. À son retour, elle a dû attendre. "J'ai eu le sentiment d'avoir été ramenée en arrière du fait de ma maternité. Si je n'étais pas partie en congé maternité, j'aurais peut-être été promue avant." confie-t-elle.
Pourtant, tenir compte des particularités de la vie de famille peut être le bon choix sur le long terme. En tout cas, c'est la conviction d'Aurélie Chauvé. "Tu peux te retrouver avec des équipes plus engagées. À l'inverse, si tu te concentres sur la performance en oubliant le bien-être, tu risques de perdre tes meilleurs talents." Ou les garder, en faisant ce qu'il faut.
Marie-Laure Gama arrive chez Thiga en annonçant sa grossesse. "On m'a dit tout de suite : 'Il n'y a pas de problème. On va trouver un client qu'on va prévenir que tu es enceinte et que tu partiras à telle date." Et au retour de sa 2e grossesse, Thiga lui propose du coaching pour l'accompagner dans sa reprise. Aujourd'hui, elle fait partie des consultantes les plus aguerries du cabinet. "Si l'employeur croit vraiment en quelqu'un, il sera capable d'attendre. Et cette personne reviendra avec une meilleure capacité à s'organiser, à gérer plusieurs sujets en parallèle." En misant sur elle, Thiga ne s'en est pas mal trouvée.
Ce que ces trois femmes conseillent aux autres, elles qui sont passées par là, tient en peu de mots. Pour Julie Colin : "Foncez dans votre carrière sans mettre cette question comme arbitrage. Et quand le moment viendra, il faudra que l'entreprise soit capable de faire avec." Et Aurélie Chauvé de renchérir : "Il ne faut pas se mettre de barrière." Enfin, pour Marie-Laure Gama, il faut "se faire confiance. Et c'est sûrement la partie la plus dure." Mais peut-être la plus importante.
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